Histoires de pèlerins · Chemin Français

Trois jours pour franchir les Pyrénées, seule et sans peur

Récit de l'équipe éditoriale

Saint-Jean-Pied-de-Port, Roncevaux, Zubiri, Pampelune : les trois premiers jours du Camino francés racontés par une Lyonnaise de trente-quatre ans qui partait seule pour la première fois, avec une peur qu'elle a laissée au col de Lepoeder.

Camille Roux mai 2024 · 3 jours · 66 km

Journée 1 · 6 mai

Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncevaux : la montée dont tout le monde parle

Au col de Lepoeder, une Coréenne m'a tendu une orange sans un mot. Je ne connaissais pas son nom, je ne l'ai jamais revue. C'est là que j'ai compris ce que voulait dire « Camino ».

J'ai dormi trois heures. La veille, à l'accueil des pèlerins de la rue de la Citadelle, une bénévole m'avait regardée longtemps avant de me tendre ma crédenciale, comme si elle jaugeait si j'allais tenir. Je ne le savais pas moi-même. À trente-quatre ans, c'était la première fois que je partais seule quelque part, et j'avais choisi de commencer par vingt-quatre kilomètres de montagne.

Départ à 6 h 40, lampe frontale, brouillard épais jusqu'à Honto. La route de Napoléon monte sans répit, mais elle n'est jamais dangereuse si l'on part tôt, avec de l'eau et sans orgueil. Au refuge d'Orisson, à huit kilomètres, j'ai bu le meilleur café au lait de tout le Camino en regardant deux Allemandes rire de leurs propres chaussettes trempées. On s'est retrouvées à Zubiri le lendemain ; on ne s'est plus quittées jusqu'à Pampelune.

La croix de Thibault et les vautours

Après la fontaine de Roland, on entre en Espagne sans s'en rendre compte, et les vautours planent si bas qu'on entend leurs ailes. Au col de Lepoeder, à 1 430 mètres, une Coréenne d'une soixantaine d'années m'a tendu une orange sans dire un mot, m'a souri et a repris sa marche. Je ne connaissais pas son nom et je ne l'ai jamais revue. J'ai pleuré en épluchant cette orange, sans savoir pourquoi. Aujourd'hui je sais : c'était la peur qui partait.

Roncevaux apparaît d'un coup dans les hêtres, énorme et gris. Conseil sérieux : réservez l'auberge de la collégiale la veille en mai, elle était complète à seize heures.

Distance
24,2 km
Moral
Rayonnant
J'ai dormi à :
Auberge collégiale de Roncevaux

Journée 2 · 7 mai

Roncevaux – Zubiri : la forêt et la descente

Le panneau « Santiago de Compostela 790 km » à la sortie de Roncevaux. Tout le monde s'y photographie. Moi aussi, en essayant de ne pas calculer combien de jours cela ferait.

Réveil à six heures dans un dortoir de cent lits, avec le chant grégorien que l'hospitalier met dans les haut-parleurs pour réveiller tout le monde en douceur. Ce n'est pas doux du tout, mais on ne l'oublie jamais. Petit-déjeuner à Burguete, dans le bar où Hemingway venait pêcher, avec un chocolat chaud si épais qu'on pouvait y planter la cuillère.

La journée traverse les hêtraies navarraises, avec Espinal et Viscarret comme haltes. C'est une étape douce, presque tendre, où le corps commence à comprendre ce qu'on attend de lui. J'ai marché deux heures avec un retraité belge qui faisait le Camino pour la quatrième fois et qui m'a expliqué que le secret était de ne jamais regarder plus loin que le prochain village. Je l'ai appliqué jusqu'à Santiago, deux ans plus tard.

L'Alto de Erro

La descente vers Zubiri par l'Alto de Erro est raide, caillouteuse et glissante après la pluie de la nuit : bâtons obligatoires, genoux fléchis, fierté rangée. J'ai vu un jeune Américain tomber deux fois en voulant descendre en courant. À Zubiri, le pont de la Rabia, dont la légende dit qu'il guérit les animaux enragés qui le traversent trois fois, m'a paru le plus bel endroit du monde.

Le soir, bière avec les deux Allemandes d'Orisson, Katrin et Ute. On parlait toutes les trois un anglais catastrophique et on a ri jusqu'à ce que l'hospitalier éteigne les lumières.

Distance
21,4 km
Moral
Bien
J'ai dormi à :
Auberge municipale de Zubiri

Journée 3 · 8 mai

Zubiri – Pampelune : la première ville

Entrer dans Pampelune par le pont de la Magdalena et les remparts, c'est entrer dans une ville qui vous attend depuis mille ans.

Étape facile le long de l'Arga, par Larrasoaña, Zuriain et Trinidad de Arre. Le corps commence à s'habituer, les ampoules aussi : j'en avais deux, bien scotchées, et je ne les sentais plus. C'est la journée où l'on cesse d'être une touriste avec un sac et où l'on devient une pèlerine, sans savoir exactement à quel moment cela s'est produit.

À Arre, un vieux monsieur assis devant l'église m'a demandé d'où je venais. « De Lyon. » Il a réfléchi et m'a dit que sa fille avait épousé un Lyonnais et que ça ne s'était pas bien fini. On a ri. Il m'a offert un verre d'eau et m'a indiqué le raccourci par le parc de la Magdalena.

Pampelune

Entrer dans la ville par le pont médiéval, monter vers le portail de France et franchir les remparts, c'est physique : on sent le poids de tous ceux qui sont passés là. Pampelune mérite un après-midi entier. La cathédrale, la Plaza del Castillo, les pintxos de la calle Estafeta où, dix jours plus tard, courraient les taureaux. J'ai pris une chambre en pension, seule, avec une fenêtre sur les toits, et j'ai dormi douze heures d'affilée.

Trois jours. Ce n'est presque rien sur un Camino de huit cents kilomètres. Mais ce sont les trois jours qui m'ont appris que je pouvais partir seule, et que la solitude que je craignais n'existe pas sur ce chemin.

Distance
20,4 km
Moral
Rayonnant
J'ai dormi à :
Pension dans le vieux Pampelune